CHAMPION / NANCY AKA ET LE MAJESTIC : Dix ans pour réveiller le cinéma ivoirien

Il y a dix ans, le Majestic cinéma s’est lancé un pari un peu fou : redonner vie aux salles de cinéma en Côte d’Ivoire. À une époque où elles avaient pratiquement disparu du paysage, l’idée relevait presque de l’utopie. Mais il fallait y croire. Et surtout, miser sur des hommes et des femmes prêts à relever le défi. Au cœur de cette renaissance, une femme. Visionnaire, audacieuse, portée par une passion inébranlable pour la culture. C’est grâce à sa détermination, son expertise et son sens affûté de la stratégie que ce rêve est devenu réalité. Aujourd’hui, on peut le dire sans hésiter : elle a largement contribué à réveiller une industrie que beaucoup pensaient endormie à jamais.

Nancy Aka se décrit volontiers comme une élève au chemin « classique ». Pourtant, derrière cette modestie, se dessine une trajectoire ambitieuse et cohérente. Tout pour elle commence avec un baccalauréat français en Sciences et Technologies Tertiaires, spécialité Communication. D’abord tentée par les bancs de la faculté de Droit, elle bifurque après deux années vers une école de commerce, où elle obtient une licence en Stratégie Marketing d’Entreprise. Déterminée à affiner son expertise, elle poursuit avec un Master 2 en Management de Projet et Organisation. Loin de s’arrêter là, Nancy gravit un nouvel échelon en intégrant le prestigieux Global Executive Master en Stratégie et Management de HEC Paris. Une ascension construite avec rigueur et vision.

Un parcours forgé par l’audace et la passion

Il y a treize ans, Nancy débute sa carrière avec une ambition claire. Après des stages en France, elle revient à Abidjan pour contribuer à son pays. Elle commence à la RTI, mais quitte rapidement cette structure trop rigide. Elle travaille ensuite dans une maison d’édition avant de rejoindre une jeune agence de communication où elle construit les équipes et les stratégies, prenant la tête d’une vingtaine de personnes. Elle organise des événements majeurs comme le Forum international de la Finance, marquant son empreinte par son inventivité et son efficacité. Trois ans plus tard, elle saisit l’opportunité de rejoindre Majestic.

L’âme créative qui redonne vie au Majestic

Quand Nancy pose ses valises chez Majestic, elle ne voit pas simplement des salles de cinéma à faire tourner. Pour elle, ces espaces sont des terrains fertiles où la créativité peut s’épanouir. Inspirée par les icônes du cinéma ivoirien tels que Henri Duparc, Roger Youan M’Balla qui, dans les années 70 et 80, ont élevé la culture locale sur la scène africaine et mondiale, Nancy nourrit l’ambition de marcher dans leurs pas. Mais à son arrivée, la réalité est brutale : toutes les salles sont closes, victimes collatérales de l’explosion du numérique et d’Internet. Le défi est clair : ranimer ce lieu mythique et faire renaître la magie de la diffusion en salle, autrefois cœur battant de la vie culturelle. Et Nancy ne s’arrête pas là. Sa vision dépasse la simple projection de films. Elle veut transformer Majestic en un véritable carrefour culturel, un espace vivant et vibrant, à l’image du Palais de la Culture d’Abidjan. Une métamorphose ambitieuse pour redonner au cinéma sa place dans le cœur des ivoiriens.

Plus que des salles, un moteur culturel

La transformation du Majestic a débuté par une refonte du service commercial et la création de nouveaux services, optimisant l’utilisation des salles. Celles-ci, principalement utilisées en soirée pour le cinéma, ont été proposées aux entreprises pour leurs événements en journée. Ce modèle a attiré les annonceurs grâce à des espaces de publicité captivante, faisant des salles de cinéma un canal marketing efficace. Le Majestic a aussi diversifié ses activités en accueillant des spectacles vivants et en valorisant les producteurs ivoiriens, qui ont ainsi pu présenter leurs œuvres sur grand écran. Enfin, une attention particulière a été donnée à la jeunesse pour l’initier au cinéma et créer une nouvelle génération de spectateurs.

ALPES-MARITIMES

Le nom et la réputation conduisent le succès

S’imposer dans un secteur culturel dominé par les hommes n’a pas été une mince affaire pour Nancy. Pourtant, portée par une détermination sans faille et une passion contagieuse, elle avance avec assurance, gravissant un à un les échelons de ses ambitions. Pour elle, réussir dans ce milieu exige des qualités bien précises : discipline, rigueur et, surtout, une réputation solide. « Dans la vie, on ne donne qu’une chose : son nom. Tout le reste s’acquiert. Une grande réputation ouvre des portes insoupçonnées », confie-t-elle avec conviction. Mais au-delà de la performance, Nancy insiste aussi sur l’ouverture d’esprit et la tolérance, indispensables dans un univers où chacun apporte sa pierre à l’édifice, parfois maladroitement, mais toujours avec sincérité.

Le Majestic a réveillé une industrie qui dormait 

Nancy est passionnée par la promotion de la culture locale et a contribué à revitaliser l’industrie cinématographique ivoirienne à travers Majestic, qui a rouvert des salles après vingt ans d’absence. Malgré les réticences des grands studios hollywoodiens, Majestic a gagné leur confiance grâce à des infrastructures modernes, une gestion transparente et une sécurité accrue. Ce succès s’est concrétisé notamment par un partenariat historique avec Walt Disney Company France et l’organisation du premier festival Marvel en Côte d’Ivoire. En dix ans, Majestic est devenu un acteur majeur, célébré par des événements prestigieux et un public conquis, avec des films comme Black Panther en tête d’affiche. Aujourd’hui, avec sept salles en Côte d’Ivoire, Majestic prépare une transformation technologique pour moderniser ses espaces tout en maintenant des prix accessibles, poursuivant ainsi son ambition de faire rayonner la culture locale et d’offrir une expérience cinématographique de qualité.

Nancy : sa vision, son message

Pour Nancy, la vision est claire : voir des salles de cinéma s’implanter dans toutes les grandes villes du pays. Man, Bouaké, Sinématiali… autant de destinations où l’industrie cinématographique pourrait prendre racine durablement. Selon elle, multiplier les écrans est la clé pour pérenniser ce secteur, favoriser la circulation des œuvres et créer une véritable économie autour du cinéma, à l’image du modèle nigérian. Cette dynamique attirerait les investisseurs privés et pousserait les producteurs à hausser la qualité de leurs créations. Quant au Majestic, il ne se contente pas de briller à Abidjan : son ambition est de s’implanter un peu partout en Afrique pour devenir le champion continental de la projection cinématographique. À l’attention des jeunes talents, Nancy lance un message fort : « Soyez patients et prenez le temps de vous construire. » Trop souvent, les étoiles filantes brillent un instant, mais les légendes, elles, ne se forment pas en un jour. Les défis sont nombreux, mais c’est en forgeant patiemment sa vision que l’on finit par impacter le monde qui nous entoure. Et c’est là, selon elle, que réside la véritable révélation.

Par Serge EKRA